Des centaines de sépultures, pour la plupart anonymes... c’est ce qui reste du cimetière historique de l’ancien hôpital départemental psychiatrique de Mayenne, dont l’existence remonte à la fin du 19e siècle.
Selon les documents encore existants, 800 tombes sont répertoriées. Des emplacements dont il ne reste parfois plus rien qu’une simple plaque métallique avec un numéro. Mais qui sont toutes ces personnes qui ont été internées et décédées au sein de ce qu’on appelait à l’époque l’Asile départemental d’aliénés ?
Depuis 2019, Bruno Lizée, président de l’association du Patrimoine hospitalier de Mayenne, a lancé un travail de mémoire pour mettre un nom sur un numéro, à partir des registres très archaïques de l’époque : un cahier de sépulture.
"C’était un cahier d’écolier, sur lequel le jardinier notait la liste des décès de l’année, avec les dates de sépultures. Soit il mettait "corps emmené", ça veut dire que la famille avait récupéré le corps, mais c’était assez rare", explique-t-il.
Révéler que quelqu’un était à l’hôpital psychiatrique, c’était une démarche qui était mal acceptée. On préférait mettre de côté. L’oubli était volontaire
Une démarche douloureuse
Sortir les défunts de l’anonymat, une démarche que l’arrière-petite-fille de Joséphine Dupont a entamée il y a plusieurs années, avec l’aide de l’association.
De l’histoire de son aïeule, elle ne connaissait que peu de choses, si ce n’est qu’elle avait été internée dans cet hôpital psychiatrique en 1934, juste après avoir donné naissance à son fils. Elle y passera le reste de sa vie, avant de décéder à l’âge de 46 ans. Et enterrée de façon anonyme, dans l’indifférence, en 1961.
"Cette démarche est venue quand j’ai voulu avoir des enfants et je trouvai bizarre que mon arrière-grand-mère ait été internée en psychiatrie tout de suite après avoir donné naissance à mon grand-père. Je me suis dit que c’est quand même étonnant et pourquoi", confie Mélanie Dupont. Derrière cette démarche, une histoire douloureuse que la jeune femme gardera pour elle.
Mais l’essentiel pour Mélanie, dont la profession n’est pas anodine puisqu’elle travaille en tant qu’infirmière en pédopsychiatrie, c’était de sortir son aïeule de l’oubli. "Le fait de retrouver cette place, de lui redonner une place, moi personnellement, ça m’a apaisée de savoir qu’on pouvait lui donner un nom, qu’on pouvait redresser sa croix et qu’elle avait de la place dans notre cœur".
La plupart des tombes du cimetière de l’ancien hôpital psychiatrique sont anonymes
"Plus y aura de noms, et plus la mémoire de ce cimetière sera vive"
Comme la jeune femme, ce sont aujourd’hui une dizaine de familles qui ont pu retrouver la trace de leur ancêtre, épaulées par Bruno Lizée. "À chaque fois qu’on a fait cette démarche, à chaque fois, c’est toute une histoire derrière. C’est important pour les familles et c’est important pour faire vivre le lieu simplement. Et plus y aura de noms, et plus la mémoire de ce cimetière sera vive", ajoute le président de l’association.
C’est un cimetière exceptionnel parce que des cimetières encore préservés, il n’en reste plus beaucoup, moins d’une dizaine en France. Et c’est aussi l’un des plus anciens et probablement l’un des plus grands
"Avec le plan, les registres, les informations apportées par les familles, on peut localiser les noms sur les emplacements concernés. Mais ça demande un travail de longue haleine et on le fait pour les familles qui en font la demande", assure Bruno Lizée.
Pour retrouver ces oubliés, les Archives de la Mayenne ont ouvert leurs fonds au public il y a deux ans. Plus de 130 années de données, depuis la création de l’hôpital psychiatrique en 1878, jusqu’à la fermeture de l’établissement, en 1970.
Un fonds ouvert au public aux Archives de la Mayenne
C’est l’un des fonds les plus complets de France, confirme Isabelle Las, cheffe du service du traitement des fonds aux Archives départementales de la Mayenne. "Il figure parmi les fonds exceptionnels des hôpitaux psychiatriques en France, notamment parce qu’il est très complet. On a fait le choix de conserver tous les dossiers des patients".
Des archives que peuvent consulter les particuliers sous certaines conditions et les universitaires. On peut y trouver à la fois les registres de placement, avec une fiche descriptive des patients mais également leur dossier médical détaillé.
"Ce n’est pas un classement comme les autres, il ne faut pas se laisser déborder par les émotions. En tant qu’archiviste, quand on parcourt ces dossiers, on a été interpellé par ces destins assez particuliers. On a l’impression de les sortir un peu de l’oubli", confie Isabelle Las.
Depuis 2025, le cimetière de l’hôpital psychiatrique de Mayenne bénéficie d’un programme de valorisation, mais de nombreux travaux sont à prévoir pour assurer la pérennité et la sauvegarde de ce site d’exception. Une cagnotte a été mise en ligne sur HelloAsso.



